Le flegme britannique

Si les Anglais ont de nombreux stéréotypes pour décrire leur voisins mangeurs de grenouilles (voir ici et ici), les Froggies ne sont pas en reste: les Brits seraient incapables de cuisiner, très excentriques, obsédés par leur reine, et j’en passe et des meilleures… Ils seraient également sujets à un certain ‘flegme britannique’, un certain stoïcisme devant l’adversité. Et comme tous les clichés, cette idée est basée sur quelques fragments de vérité.

Ici, on ne parle pas de flegme, mais de stiff upper lip (littéralement lèvre du haut rigide, puisque trembler des lèvres c’est être sur le point de pleurer, donc faible), c’est à dire ‘garder son flegme’ – et non, ce n’est pas tiré de l’album d’ACDC (l’expression est par ailleurs d’origine américaine). On dit aussi parfois British reserve; et lorsqu’il s’agit d’une réplique, on parle de British understatement. C’est tellement British en fait qu’il n’y a pas de véritable traduction française pour ce mot très courant, understatement. Le Larousse suggère ‘affirmation en dessous de la vérité’, ‘c’est peu dire!’, ou même ‘litote’ pour les littéraires.

Voici un exemple de cette stiff upper lip suivit d’un understatement classique: l’histoire du Captain Matthew Webb (le moustachu ci-dessus) qui en 1875 devint la première personne à traverser la Manche à la nage (ce que les Français décrirent comme ‘une folie anglaise’). Après s’être arrêté en chemin pour boire une pinte de bière, et puis un petit brandy, s’être fait piquer par des méduses et souffrant de crampes, il expliqua aux journalistes qui l’attendaient à Calais qu’il avait ‘une sension bizarre dans ses bras et ses jambes, similaire à ce que l’on éprouve après le premier jour de la saison de cricket’.

Mais d’où vient donc cette retenue, résistance, détermination dont les Anglais semblent être plutôt fiers? Selon les historiens, cette mode pour le courage impassible devant l’adversité, la suppression des émotions trop fortes, a été popularisée dans l’Angleterre victorienne par les hommes de la haute société, éduqués dans des public schools aux règlements très strictes et où les garçons apprenaient a ne pas montrer leurs émotions et rester droits comme une pique au milieu du chaos – en un mot que j’aime beaucoup, à être unflappable (imperturbable).

Ils y apprenaient des poèmes comme ceux de Henley et Kipling:

It matters not how strait the gate/How charged with punishments the scroll
I am the master of my fate/I am the captain of my soul (Invictus, WE Henley)

IF you can keep your head when all about you/ Are losing theirs and blaming it on you…
If you can meet with Triumph and Disaster/ And treat those two impostors just the same…
(If, Rudyard Kipling)

Si vous souhaitez en apprendre plus sur ce penchant très britannique, je vous suggère de visionner le documentaire Stiff Upper Lip: An Emotional History of Britain (en trois parties, sur BBC iPlayer jusqu’au 23 octobre). Le journaliste Ian Hislop (rédacteur-en-chef de Private Eye, et fine mouche de service de l’émission Have I Got News For You) y retrace l’histoire des émotions au UK. On y apprend qu’au 16ème siècle, les Anglais passaient leur temps à se faire la bise, selon Erasme (‘Wherever you move there is nothing but kisses’); qu’au 18ème, être quelqu’un de civilisé signifiait savoir montrer ses émotions en public, en parlant d’un roman comme Clarissa, ou d’une pièce de théâtre tragique. À cette époque, les mots décrivant la retenue, comme sang-froid, devaient être importé de France.

Tout a changé à l’arrivée de la Révolution Française, un évènement symbolisant aux yeux des Britanniques le déchaînement des passions, la foule abandonnant son self-control et le chaos s’en suivant. À ce moment-là, les Anglais ont donc commencés à se définir comme garrants d’une certaine retenue et rationalité (la figure de proue étant le Duke of Wellington), au contraire de tous ces étrangers si excitables. Une attitude qui les a sûrement aidés à survivre aux deux guerres mondiales, et qui a resurgi à Londres pendant le Blitz avec le fameux Blitz spirit, mais qui semble avoir disparu quelques décennies plus tard avec le trop plein d’émotion populaire qu’a causé la mort de Lady Di. Quoiqu’on l’ai retrouvé pendant les attentats de juillet 2005.

Aujourd’hui le flegme britannique se vend plutôt bien avec des produits estampillés Keep Calm and Carry On, inspirés par une affiche produite par le Ministère de l’Information pendant la guerre, jamais utilisée et retrouvée il y a quelques années dans les archives. On le retrouve chez la reine et son mari, qui ont enduré le défilé du Jubilee sur la Tamise sous une pluie battante en refusant de s’assoir (le Duke of Edinburgh s’est retrouvé à l’hosto). Par contre, il est inexistant pour tout évènement sportif, du simple match de foot au Jeux Olympiques. Et pour finir, cet article de la BBC rapporte quelques anecdotes typiquement stiff upper lip

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