Valises & portmanteaux

‘Bobo’, ‘adulescent’, ‘informatique’, ‘motel’ ou même ‘franglais’ – vous avez sûrement déjà entendu un mot-valise – les Québécois sont particulièrement friands de ces néologismes, comme ‘courriel’ et ‘clavardage’… Mais il ne faut pas les confondre avec les mots composés, car ils consistent d’éléments tronqués plutôt que de mots entiers. Ainsi, ‘étoile de mer’ ou starfish est un mot composé; une version valise serait plutôt ‘étmer’ ou ‘stish’.

En Anglais cela s’appelle des portmanteau words, car portmanteau désignait autrefois une valise à deux compartiments, tout comme ces mots créent un nouveau sens en alliant deux différents concepts. Ce terme a été inventé  en 1871 par nul autre que Lewis Carroll, auteur de Alice in Wonderland  (qui fête cette année ces 150 ans) et Through the Looking-Glass. Dans ce dernier, Humpty Dumpty explique à Alice: “You see it’s like a portmanteau—there are two meanings packed up into one word.”

Carroll a inventé de nombreux mots-valises; certains, comme chortle (chuckle + snort), un rire-grognement traduit en français par gloussement, étant devenus très courant en Anglais. Mais il n’est pas le seul: il me semble que de ce côté de la Manche on adore créer de nouveaux mots. Que ce soit pour rire, pour inventer un nouveau concept, pour adapter la langue au monde d’aujourd’hui – peu importe les raisons, on crée des portmanteaux à la pelle.

Les médias les utilisent pour décrire des couples célèbres comme Brangelina (Brad Pitt + Angelina Jolie), des nouveaux concepts comme le glamping (glamour + camping, ou camping de luxe) ou metrosexual, (metropolitan + heterosexual; citadins soucieux de leur apparence), ainsi que des nouveaux moyens de communication, comme edutainement (education + entertainment), docudrama (documentary + drama), blog (web + log), vlog (video + log) ou emoticon (emotion + icon).

Souvent, il suffit de changer le début d’un mot pour lui donner des connotations bien différentes: un documentaire de rock devient rockumentary; un faux documentaire mockumentary; un documentaire scandaleux shockumentary. Parfois, un mot met le doigt sur l’air du temps, comme bankster (banker + gangster) pendant la dernière crise financière, un phénomène de société comme sexting (sex + texting), ou un problème contemporain comme les chuggers (charity + muggers) qui tentent de vous recruter à leur cause en vous alpaguant sur le trottoir, ou les workaholics (work + alcoholic) et shopaholics.

Certains mots portmanteaux comme brunch (breakfast + lunch) ou smog (smoke + fog) sont anciens; d’autres viennent de la fin du 20ème siècle, comme bootylicious (booty + delicious; voluptueuse); bodacious (bold + audacious; fabuleux) et chillax (chill + relax). Il y aussi les très courants mocktail (mock + cocktail; cocktail sans alcool); spork (spoon + fork), jeggings (jeans + leggings)… J’aime particulièrement frenemy (friend + enemy; un soi-disant ami dont les actions sont plutôt celle d’un ennemi); ginormous (gigantic + enormous) et affluenza (affluence + influenza; stress/grippe causé par la surexposition à la société de consomation).

Enfin, ces dernières années ont vu apparaître des “portmanteaux pour hommes”, transformant un mot neutre ou à connotation féminine en vocabulaire de genre masculin: une histoire d’amitié entre mec se dit bromance (brother + romance); un mec qui met du mascara est un guyliner (guy + eyeliner); un sac pour homme est un manbag (man + handbag); un mec avec une poitrine a des moobs (man + boobs); des leggings pour mecs ce sont des meggings (male + leggings)…

Man est aussi utilisé comme un préfixe péjoratif pour décrire des moments de sexisme ordinaire, comme dans mansplaining (man + explaining; le fait dE donner des explications souvent incorrectes sur un ton condescendant pour bien montrer qu’il sait tout et est le plut fort); mantisocial (man + antisocial, comportement antisocial typiquement masculin, comme pisser partout) et manterrupting (man + interrupting, le fait d’interrompre d’une conversation pour prouver qu’il est le plus intéressant). Le mot composé manspreading (le fait de s’assoir avec les jambes super écartée pour marquer son territoire) est du même genre.

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