Bons poisons de Russie

On est en ce moment en plein roman d’espionnage, avec l’empoisonnement de Sergei et Yulia Skripal qui fait la une des journaux, des diplomates russes qui se font renvoyer chez eux de Paris à Washington et des meurtres à répétitions passés jusqu’à aujourd’hui sous silence en Angleterre. Mais comment en est-on arrivé là ?

Une histoire ancienne

Le Royaume-Uni et la Russie était dans le même camp contre Napoléon, mais ensuite les choses se sont gâtées: ils deviennent ennemis durant la Guerre de Crimée et enfin adversaires dans le Grand Jeu, se battant pour obtenir le contrôle de l’Asie Centrale. Heureusement, ils redeviennent alliés pendant les Premières et Deuxième guerres mondiales, la Russie jouant un rôle crucial dans la défaite d’Hitler.

Réfugiés politiques

Le premier Russe à avoir demandé asile au Royaume-Uni est sans doute Ivan le Terrible, qui écrit à la reine Elizabeth I en 1570 pour lui demander son aide (mais sans finalement en avoir besoin). Un siècle plus tard, le Tsar offre en 1664 des pélicans au Royaume – on peut toujours admirer leur descendants à St James Park aujourd’hui. Son fils Pierre le Grand s’installe à Londres pour y apprendre à construire des bateaux à Deptford, et écumer les pubs de la capitale.

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Statue de Pierre le Grand à Deptford, sarahjyoung.com

À partir du 19ème siècle, l’Angleterre, et Londres tout particulièrement, devient une destination favorite des exilés et refugiés Russes. En tournée en Europe, Fyodor Dostoevsky visite la capitale, et est loin d’être impressionné par la pauvreté, sauvagerie, prostitution et débauche générale. Néanmoins, cela pourrait être pire: il trouve cela quand même mieux que Paris, trop bourgeois…

De nombreux Juifs russes émigrent en Angleterre (c’est le passage obligé pour aller en Amérique, mais certains ne vont pas plus loin que Liverpool) dans les années 1890s, fuyant les pogroms et s’établissant entre autres dans le East End de Londres, où ils ouvrent des bains russes et des commerces vendant des bagels.

 

Alexandre Herzen, le premier socialiste russe, publie à Londres Kolokol, un journal qu’il ramène ensuite en contrebande dans sa patrie. Le géographe Peter Kropotkin y ouvre la plus ancienne librairie anarchiste, Freedom Press. Vladimir Lénin y vient ensuite six fois entre 1902 et 1911, vivant à Bloomsbury et étudiant les livres de Karl Marx à Clerkenwell et à la British Library. Londres devient pour le fondateur de l’URSS le symbole de ce qu’il faut détruire ; ironiquement, c’est dans la capitale britannique qu’il trouve liberté, accès à l’éducation et aide financière, et qu’il l’écrit ses livres contre le capitalisme.

Secrets d’état

Ensuite, de nombreux espions arrivent du froid. Les Soviètes et leur Portland Spy Ring et Cambridge Five arrivent à infiltrer les plus hauts échelons des agences de sécurité britanniques. C’est la Guerre Froide, période de James Bond et romans de John Le Carré, et de l’affaire Profumo et de Christine Keeler, qui avait deux amants/clients: John Profumo, secrétaire d’état à la Guerre, et Eugene Ivanov, diplomate soviétique. Leurs liaisons ont failli faire tomber le gouvernement britannique en 1963.

 

Le KGB rencontrait ses contacts (dont le fameux Kim Philby) à Mornington Crescent Tube Station et cachait des colis derrière les piliers du Brompton Oratory à Knightsbridge ; les Anglais préféraient le Tin and Stone Bridge à St James’s Park, le In and Out Club à Piccadilly et le club privé Boodle’s, où l’on pouvait croiser un certain Ian Fleming…

Welcome to Londongrad

À la dissolution de l’URSS en 1991, de nombreux nouveaux riches Russes placent leur argent en sécurité au UK, d’autres viennent carrément s’y installer, développant de nouveaux liens avec le pays. En 2001, il avait 15,000 Russes à Londres ; on estime qu’il y a 700,000 habitants d’origine russe ou ex-pays soviétiques aujourd’hui. Cette augmentation fait que certains ont donné un nouveau surnom à la capitale : Londongrad (également une sitcom russe), ou Moscow-on-the-Thames. Il y a même à présent un bal des débutantes russes à Londres…

 

Les plus riches utilisent le marché du logement de la capitale pour cacher leurs biens loin des sanctions internationales, et se protéger d’une éventuelle chute du rouble. Leurs adresses favorites se trouvent pas loin de Harrods, à Belgravia, Knightsbridge, Mayfair et Regent’s Park, de préférence avec vue sur un parc. Selon de nouvelles estimations, des Russes proches du régime de Poutine auraient mis la main sur des propriétés valant un total de presque £1.1 milliard. Certains groupes d’activistes organisent même des visites guidées de ces adresses suspectes.

Parmi les oligarches russes vivant à Londres, les plus connus sont :

 

  • Roman Abramovich, propriétaire de Chelsea Football Club, qui a fait sa fortune dans le pétrole
  • Evgeny Lebedev, propriétaire du London Evening Standard et The Independent, qui s’est installé à Londres à l’âge de 8 ans, suivant son père qui travaillait pour le KGB.
  • Alisher Usmanov, qui est propriétaire de 30% des parts du Arsenal football club, qui a fait fortune dans l’acier et le minerai de fer
  • Andrey Andreev, créateur de l’application de rencontre Bumble et de Badoo
  • Andrey Borodin, ancien président de la Bank of Moscow qui a fui son pays après avoir été accusé de fraude

Ceux un tout petit peu moins fortunés viennent mettre leurs enfants dans les écoles privées anglaises (so chic), et investissent dans un appartement à Londres pour assurer leur retraite. Mais la plupart des Russes de Londres ne sont pas si riches que ça. Ce sont surtout des étudiants, des gens dans la finance ou l’informatique, qui sont venus faire carrière dans un pays plus libre et moins corrompu que le leur.

 

Si vous n’avez pas peur de faire de mauvaises rencontres, vous pouvez découvrir des hipsters russes à Ziferblat; faire un sauna russe à Banya No 1; appuyer sur un bouton pour commander votre Champagne et manger vos blinis comme un parfait oligarque sur les banquettes du Transibérien de luxe qu’est Bob Bob Ricard; manger une salade russe à Zima; déguster un bortsch entre dentelles et poupées russes à Mari Vanna, ou même espionner la jet set à Novikov à Mayfair…

Une atmosphère empoisonnée

Mais depuis l’arrivée de Vladimir Poutine, les crises en Ukraine et en Syrie, les relations entre la Russie et l’Angleterre sont au plus bas. Selon les professionnels de l’industrie, le niveau d’espionnage et le nombre d’espions présents sur le territoire est semblable à ce qui pouvait se passer pendant la Guerre Froide. Sauf que cette fois-ci, il semble que leur attention se porte plutôt sur les expatriés russes. Et on dirait bien qu’ils ont resorti leur arsenal complet de poisons, comme en 1978, lorsque le dissident Bulgare Georgi Markov s’est fait tuer par le KGB avec une pointe de parapluie empoisonné à la ricine.

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Alexandre Litvinenko sur son lit de mort, 2006

Il y a eu ces dernières années pas moins de 14 morts liés aux services russes selon les agences de sécurité américaines.

  • Alexander Litvinenko, traitre du KGB, empoisonné au polonium, 2006
  • Alexander Perepilichnyy, lanceur d’alerte, crise cardiaque, 2012
  • Boris Berezovsky, le plus grand rival de Poutine, pendu, 2013
  • Badri Patarkatsishvili, business partner de Berezovsky, crise cardiaque, 2008
  • Yuri Golubev, fondateur de Yukos et ami de Khodorkovsky, crise cardiaque 2007
  • Stephen Moss et Stephen Curtis, deux avocats d’affaire lié aux oligarques russes, morts de crise cardiaque, 2003 et crash d’hélicoptère, 2004
  • Scot Young, Paul Castle, Robbie Curtis et Johnny Elichaoff – businessmen du cercle de Berzovsky, suicides (voir cette enquête de Buzzfeed )
  • Nikolai Glushkov, bras droit de Berezovsky, étranglé, 2018
  • Gareth William, un agent du M16 dont le corps a été retrouvé dans un sac dans sa baignoire, 2010

Et bien sûr à présent la tentative de meurtre des Skripal.

Le Royaume-Uni a été prévenu par les Américains, mais dans la majorité des cas n’a pas voulu retenir de motifs criminels pour ces morts jusqu’à présent. Beaucoup pensent que les Britanniques ont tout simplement peur de perdre les milliards des Russes (ainsi que d’être victime de possibles cyber-attaques et de conflits), qui continuent de faire ce qui leur plait sans avoir peur de représailles. Il faut noter aussi que les Russes ont donné au moins £850,000 au parti de Theresa May ces dernières années.

L’attaque contre les Skripal, dont un policier a aussi été victime et qui s’est déroulée en pleine ville, semble avoir changé quelque peu la donne. Le gouvernement a renvoyé 23 diplomates, et promet de mettre un frein à l’achat de propriétés avec de l’argent sale.

Ancien homme le plus riche de Russie, l’oligarque exilé Mikhail Khodorkovsky est un ennemi de Poutine, qui l’a emprisonné sous de fausses charges, puis relâché avant les JO de Sochi pour faire bonne presse. Il dit ne pas avoir pris de mesures de sécurité, car rien ni personne ne pourra empêcher Poutine de le tuer s’il le souhaite. Selon lui, ce n’est pas le gouvernement russe qui est en cause dans ces affaires d’empoisonnement, mais plutôt des criminels proches de Poutine. Il faudrait les combattre avec des méthodes anti-mafia.

Sera-t-il le prochain sur la liste? Comme dans les meilleurs romans d’espionnage, impossible de deviner comment finira toute cette histoire. Comme diraient si bien les Russes, Ви́лами на воде́ пи́сано – le dénouement est écrit ‘avec une fourche dans une rivière’.

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