Sur la mauvaise voie

Pour quiconque ayant essayé un jour de prendre le train – ou plus probablement le Bus Replacement Service – en Angleterre, il est difficile à croire qu’autrefois, les Britanniques étaient des pionniers du transport ferroviaire. D’abord avec leurs wagons en bois, remplis de charbon et tirés par des chevaux au 18ème siècle, puis bien sûr avec leur fameuses locomotives à vapeur (les premières au monde), dont la Locomotion No 1, qui a tiré le premier train de passagers sur une voie ferrée publique, le Stockton and Darlington Railway, en 1825.

Locomotion

Locomotion No 1

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Le premier voyage du Liverpool and Manchester Railway, par A.B. Clayton

Mais comment donc ont-ils pu prendre ensuite une si mauvaise voie?

Dans les années 1840, le pays était même sous l’emprise d’une véritable Railway Mania, une ruée vers l’or ferroviaire qui a atteint un zénith en 1846, avec l’apparition de pas moins de 272 nouvelles compagnies de trains, proposant de construire plus de 15,300km de nouvelles voies. Seul deux-tiers de ces projets ont été réalisés, couvrant tout le pays avec un réseau dense géré par toutes sortes de compagnies différentes (la même chose s’est passée à Londres avec les premières lignes de l’Underground).

Petit à petit au cours des siècles suivants, ces compagnies ferroviaires se sont fait racheter par leurs compétiteurs, ce qui fait qu’en 1923, il ne restait plus que le Big Four : Great Western Railway (basée à Paddington et construite par le grand ingénieur Isambard Brunel); London and North Eastern Railway (Marylebone, King’s Cross, Fenchurch Street et Liverpool Street); London Midland and Scottish Railway (St Pancras) et Southern Railway (Waterloo, Victoria, London Bridge).

En 1948, le gouvernement décide de nationaliser ces quatre géants, formant British Railway. Et tout roule jusque dans les années 1960, l’âge de l’automobile, lorsque le nombre de passagers commence à décliner. C’est là qu’intervient le rapport Beeching, qui propose la fermeture de 2,363 gares (55%) et de 8,000km de voies (30%). Malgré des protestations à travers le pays, la grande majorité des fermetures ont lieu, laissant de nombreux bourgs sans gare (certaines lignes ont été rouvertes depuis comme attractions touristiques, ou Heritage Railway).

Beeching

Avant et après le Beeching Axe

Mais le Beeching Axe ce n’était que le début de la fin : en 1994-1997, British Railway est privatisée par le gouvernement de John Major, le protégé de Margaret Thatcher. La partie de la compagnie dédiée à l’infrastructure du réseau, Railtrack, s’est fait renationalisée pronto en 2002 sous le nom – honni par tous les commuters du pays – de Network Rail. Comme diraient les cheminots: un cas exemplaire de privatisation des profits, nationalisation des pertes.

Depuis, c’est une véritable catastrophe. Contrairement aux petits trains toujours à l’heure du circuit de Bekonscot, les trains anglais n’ont rien d’idéal. (Venant de Suisse, ou le réseau est complètement électrifié, ce qui me choque toujours c’est de voir ces grosses locomotives diesel (30% du total) enfumer les gares. Ça et le manque de ponctualité, of course.)

D’abord, pour acheter un billet, il faut savoir quelle compagnie est en charge de la ligne sur laquelle vous voulez voyager. Le site National Rail vous donnera des indications, mais ensuite vous devrez acheter le billet qu’il vous faut sur le site de la compagnie privée, ou dans la bonne gare, ou sur des sites comme TheTrainLine.

Et si vous avez acheté un billet Londres-Gatwick avec la compagnie Thameslink, en principe pas le droit de voyager sur un train Southern sous peine d’amande. Même si j’ai eu l’occasion plusieurs fois de prendre un train Thameslink, annoncé comme tel, mais comprenant plusieurs wagons décorés avec de gros logos Southern… de quoi vraiment nous faire tourner en bourrique !

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De nombreuses franchises ne sont tout simplement pas à la hauteur. Southern (qui va à Gatwick et Brighton) est tellement pas fiable que les prix des maisons ont baissés le long de cette ligne, certains préférant changer de travail ou de domicile plutôt que devoir subir des trajets d’enfer. Le Public Accounts Committee, chargé de défendre les droits de citoyens, juge que Southern, Thameslink et Great Northern fournissent un service affligeant, avec trop de délais et annulations. La Virgin Trains East Coast vient d’être renationalisée pour la troisième fois.

Pour résumer, les trains sont souvent en retard ou annulés ; après des années de sous-investissements, les voies sont constamment en réparation ; et en plus, au moindre changement météo (trop de feuilles, trop de neige, trop de soleil), c’est le chaos assuré. Il y a aussi un manque de places et de réservations sur certaines lignes aux heures de pointe. Lorsque le quai est annoncé dans une grande gare (souvent à la dernière minute) il est assez fréquent de voir les passagers sprinter avec leurs bagages – c’est la seule façon de s’assurer une place assise.

Enfin, il ne faut pas être trop pressé : il y a une seule et unique ligne de TGV, celle qui lie Londres St Pancras au tunnel sous la Manche. Quel honte pour le pays qui a inventé la locomotive à vapeur ! La deuxième ligne, HS2, est prévue entre Londres et Birmingham (puis Manchester et Leeds), mais personne n’est vraiment d’accord sur le trajet. Les travaux devraient commencer l’année prochaine, mais la ligne n’ouvrira pas avant… 2026.

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Vu le tableau, pas étonnant que deux-tiers des Britanniques soient en faveur d’une re-nationalisation, et que le parti de gauche, le Labour, promet de re-nationaliser les railways s’il gagne les prochaines élections. Il se peut que cela arrive même plus tôt, car ces derniers jours, le réseau ferroviaire est encore pire que jamais. Un grand changement d’horaire prévu pour améliorer les services dans tout le pays a tourné en fiasco total, les compagnies n’étant pas prêtes et leurs conducteurs pas assez formés aux nouveaux trajets.

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Photo: Stephen Pimlott

Il y a eu pas moins de 1,000 trains annulés… en seulement un jour. Des lignes complètes fermées. Des trains partis en direction de Reading qui se retrouvent dans le Yorkshire après que le conducteur se soit perdu. Des employés qui n’ont aucune information. Des panneaux qui changent à la dernière minute. Et ceci qui pourrait durer jusqu’en août. Selon Nigel Harris, rédacteur en chef du magazine spécialisé Rail, c’est “the most chaotic, fundamental and humiliating failure it has been my misfortune to witness in 40 years as a rail journalist.” La situation est telle que certain veulent la démission du ministre des transports, Chris Grayling.

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The Navigators, de Ken Loach

Le UK arrivera-t-il à reprendre la bonne voie sans autre signal failure? ‘Mission Impossible’, comme dirait un des cheminots de Ken Loach, dans son excellent film The Navigators, sorti en 2001 mais toujours et encore d’actualité. En tout cas, si le gouvernement de Theresa May gère aussi bien un simple changement d’horaire de train, imaginez comment il pourrait faire dérailler le Brexit…

PS: si vous arrivez à trouver un train qui vous y emmène, le National Railway Museum à York est vraiment excellent, même pour ceux qui ne sont pas des trainspotters

One thought on “Sur la mauvaise voie

  1. Ah, maintenant je sais sur qui veut copier la SNCF…Ca explique tout 🙂 🙂 Non, franchement, c’est honteux, surtout à notre époque.

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